Ce qui me fascine, c’est que quelque chose d’aussi mort et d’aussi enterré que j’étais, à l’époque ait pu ressusciter, et cela, non seulement une fois, mais à d’innombrables reprises. Et qu’en outre, à chaque fois que je m’évanouissais, je plongeais plus profondément dans le néant, de telle sorte qu’à chaque résurrection le miracle apparaissait plus éclatant. Et jamais de stigmates ! L’homme qui est re-né est toujours le même homme, de plus en plus soi-même à chaque renaissance. Il se dépouille simplement chaque fois de sa peau et, avec sa peau, de ses lacunes. En vérité, l’homme aimé de l’ Esprit est comme un oignon aux milliers de peaux. Se dépouiller de la première peau est douloureux au-delà de toute expression. La deuxième couche est moins douloureuse, la suivante encore moins, jusqu’à ce que la douleur se transforme en plaisir, de plus en plus intense, un délice, une extase. Et puis il n’y a plus ni plaisir ni douleur, mais simplement l’obscurité qui cède devant la lumière. Et tandis que l’obscurité se dissipe, la blessure sort de sa cachette : la blessure qui est l’homme, qui est l’amour de l’homme, est baignée de lumière. L’identité perdue est recouvrée. L’homme surgit de sa blessure ouverte, de la tombe qu’il portait depuis si longtemps.

(Henry Miller, "Tropique du Capricorne")